Comment défaire l’État islamique ?

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Bien sûr il y a les réponses militaires. Les médias traditionnels et les gouvernements sont centrés presque uniquement sur elles. Dans La presse  du 16-11-2015, des 6 «solutions» offertes 4 étaient des variations sur la guerre, et deux sur le contrôle des capitaux. Or, ces solutions sont des problèmes cachés: les pays d’Occident ont bombardé une suite de pays musulmans presque sans interruption depuis les années 1990, et en particulier l’Irak (on pourra reparler de la Libye et du Yémen, autres succès retentissants). Le résultat n’est pas probant, c’est le moins qu’on puisse dire. Sans compter que dans les faits cette stratégie 1) alimente le discours militaire de l’État Islamique; 2) soutient sa mythologie de victime face à l’Occident; 3) pousse les populations locales à chercher sa protection; 4) produit davantage de vétérans aguerris; 5) aide indirectement les dictateurs de la région à continuer à régner; 6) même si on arrive à se débarrasser ainsi de l’EI les conditions de son apparition continueront d’exister, produisant à terme l’EI 2.0 (comme l’EI est «al Qaïda en Irak» 2.0).

Il faut trouver autre chose.

Solutions internationales:

  • Lier les revenus du pétrole au développement local. Thomas Piketty fait la démonstration solide que les inégalités extrêmes engendrées par l’exploitation pétrolière est une source importante de violence politique, d’instabilité, et de terrorisme.
  • Cesser d’injecter des armes dans les conflits. Il faut contrôler davantage le trafic illégal d’armes mais, au départ, les pays Occidentaux ont rendu disponibles des stocks faramineux d’armes lourdes et légères, souvent sous prétexte d’aider l’«opposition» à des régimes ou groupes armés jugés indésirables. La plupart du temps ceci a eu des effets non voulus importants (voir aussi ici). Ces armes se retrouvent dans les mauvaises mains, ou bien les destinataires se retournent contre les fournisseurs. De toute manière la population en fait les frais. Ceci inclue la vente d’armes à la Turquie, l’Arabie saoudite et l’Égypte, qui pour le moment sont des acteurs de conflit plutôt que de paix.
  • Il faut tarir les revenus du pétrole de l’État islamique. Pour une foule de raisons il est impossible de bombarder les puits et exploitations — ce qui fait d’ailleurs partie des limites de la présente guerre aérienne. Donc pour le moment les pétrodollars continuent de circuler. Ce sont les pays limitrophes de l’Irak et de la Syrie (mais incluant la Syrie) qui importent ce pétrole à travers des courtiers.
  • Nous avons des leviers pour pousser les acteurs locaux à imposer la paix dans leur secteur. La Turquie est un membre de l’OTAN et a ses yeux sur l’Europe; l’Iran et l’Arabie saoudite vendent ou veulent vendre du pétrole. Pour les utiliser il faut être prêts à faire des sacrifices, en particulier sur le prix de l’énergie. Mais tant que ces trois puissances continueront à jeter les pots en l’air il ne servira à rien de tenter de les réparer. Une paix doit être négociée en Syrie et en Irak, incluant probablement un nouveau tracé des frontières, et incluant des concessions aux Kurdes (en commençant par retirer le PKK des listes d’entités terroristes) et autres groupes ethniques, religieux et culturels. L’Occident n’a aucune légitimité pour parrainer un tel projet (le Canada en aurait peut-être eu un peu, il y a quelques années, mais le gouvernement Harper a mis fin à ça pour plusieurs années encore).
  • Il faut supporter logistiquement et financièrement les pays qui ont des camps de réfugiés, dont le Liban, la Jordanie et la Turquie. Les camps ne doivent pas devenir des foyers de radicalisation et de ressentiment.
  • Il faut tarir le soutien tribal et populaire à l’État islamique. Il faut offrir des opportunités et bénéfices aux élites locales pour qu’elles préfèrent abandonner l’EI, en termes de territoire, de commerce et de mouvement.

Chez nous:

  • Premièrement, nous devons mettre de côté les discours grandiloquents sur nos valeurs, la démocratie, le conflit culturel etc. Mis à part quelques illuminés, très peu de djihadistes font grand cas de nos valeurs. En Irak c’est la même chose: l’ÉI n’aurait jamais pu recruter les militaires bassistes de Saddam avec pareille salade. Insister sur la «guerre des civilisations» c’est simplement confirmer à nouveau la mythologie de victime et le discours d’auto-justification anti-impérialiste de l’EI (ou d’al Qaïda).
  • Il faut aussi arrêter de chercher des détails microscopiques pour les élever au rang de «cause» afin d’éviter de remettre en question la structure de nos sociétés ou des relations internationales. Par exemple, nous ne mettrons pas fin à l’État islamique en le boutant du net. Jamais. On peut détester sa propagande, incluant la manière dont les médias traditionnels la recyclent pour en faire de la «nouvelle», mais son effet réel sur le terrain est minime.
  • Les inégalités socio-économiques qui engendrent des populations paupérisées (peu importe leur ethnie ou culture) engendrent de la criminalité, et de moindre mesure, de la violence politique sous la forme d’émeutes, de confrontation avec les autorités, dont la police, et à l’occasion de terrorisme. Lorsqu’une telle population contient un groupe qui peut s’identifier à une cause politique puissante, omniprésente et séductrice, les chances sont que la violence y sera canalisée.
  • Si s’ajoute à ça un racisme «herbivore», c’est-à-dire non violent et implicite mais structurel et organisationnel (en plus du sempiternel «je ne suis pas raciste, mais), bien sûr le groupe visé, qui voit diminuer encore plus ses possibilités d’avenir, son appartenance à la société et son estime de soi, sera d’autant plus appelé par la «grande cause juste».
  • Si politiciens et autres élites parlent de guerre, d’insécurité, de danger planétaire, de «menace existentielle» parce qu’un individu a frappé deux militaires avec sa voiture, il glorifie au-delà de toute attente, et de toute raison, l’acteur et sa cause.
  • La prévention n’est pas une affaire de clôtures et de barbelés. Il faut s’y prendre en amont, et en avance. Ce sont les actes de 2020 qu’il faut prévenir aujourd’hui, en augmentant la résilience des jeunes face aux discours extrémistes. Une fois qu’ils ont en mains leur billet pour la Syrie, comptons un échec même si on les empêche de partir (c’est ce qui est arrivé à Couture-Rouleau, en passant, avec le résultat qu’on connait).

Une réflexion au sujet de « Comment défaire l’État islamique ? »

    Jacques Béland a dit:
    8 décembre 2015 à 22 h 11

    Très bonne analyse. Mais que faire quand nous avons des dirigeants guerriers ou vindicatifs ou pire encore démagogues comme le candidat à l’investiture républicaine, monsieur Trump. Prier? Et si on croit pas? Espérer qu’une civilisation provenant d’une exoplanète vienne nous civiliser?

    Faut croire en l’humanité et faire chacun son petit bout de chemin

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